Un petit coin de paradis


Majorque dans toute sa beauté authentique: dans sa finca de plus de 500 ans, la famille Oliver Moragues réalise son rêve d’une vie sans chronomètre et sans l’ambition du toujours plus.

Lovée entre les forêts de pins et le vignoble, c’est au lieu-dit Algaida, au pied de la montagne de Randa dans les collines, les oliviers et les lauriers roses à perte de vue – que se trouve le domaine viticole Possessió Binicomprat, propriété de la famille depuis 1511. Señora Joana, la maîtresse de maison rayonnante, son frère Gabriel, son partenaire Jaime, sa fille Rocio, son fils Carlos, les enfants de sa soeur Onane, quelques cousins et le joyeux et sonore petit Jack Russell Pepe forment une famille recomposée moderne qui fait oublier qu’elle appartient à la plus ancienne noblesse vigneronne majorquine. Leur imposante maison de maître est entourée d’un épais parterre d’herbes sauvages, d’hibiscus, d’une forêt domaniale et, bien sûr, du grand vignoble familial. Ici, il semblerait que le temps s’est arrêté pour laisser place à un véritable petit paradis sur Terre.

Le vignoble Oliver Moragues comprend 20 hectares de terrain, une pinède et une chênaie privées, ainsi que sept hectares de vignes cultivées à la main. Joana, très vivante, et son frère Gabriel, terre à terre et paisible, ont créé ici un refuge idyllique où il fait bon vivre entre amis et en famille et où l’on mange et l’on rit de bon coeur. Ici, il va de soi que les racines et la tradition ont façonné le lieu, tout comme les rêves personnels. Le bâtiment historique Possessió Binicomprat, au charme incomparable et qui compte parmi les plus anciens de toute l’île, a été modernisé par Joana en 1996 dans le respect du style et avec toute sa passion, pour le transformer en ferme d’agrotourisme exemplaire. Quand les hôtes y séjournent, la soirée se prolonge toujours tard dans la nuit autour de la longue table bien garnie, juste devant la maison.

Pendant que Joana vaque à ses activités dans la maison, s’occupe de son jardin et de la cuisine, Carlos Cabeza Oliver et son oncle Gabriel, vignerons enclins à l’expérimentation, assurent la production viticole. En rentrant des vignes, ils ont coutume de prendre un «El Almuerzo» bien mérité, un repas de midi tardif. Avec en entrée l’une des spécialités majorquines des plus simples mais des plus savoureuses: la «Paamb Oli». Une tranche de pain paysan garnie de tomates Ramallet du cru, agrémentée d’un peu d’huile d’olive et de sel, sans oublier le jambon espagnol. Et pour se rafraîchir, un vin rouge «OM» (initiales du nom de famille Oliver Moragues) bien glacé, suivi d’une paëlla maison aux fruits de mer. On prend le temps de manger et de faire la sieste à l’ombre des pins, en contemplant la vue magnifique de la colline du sanctuaire de Randa.

Tous les lundis, Rocio, Carlos et Gabriel organisent une petite dégustation privée. Elle a lieu directement dans les vignes, à côté des cépages. Et c’est là qu’on déguste le nouveau millésime. Avec tapas et «Coca de Trampo», l’incontournable et délicieuse pizza majorquine et ses petits légumes d’été! Les vins «OM» produits en quantité limitée figurent au palmarès des meilleurs de toute l’île. Au maximum, 40.000 bouteilles par an quittent la propriété – qui mise sur sa culture et sa tradition de 500 ans, mais crée aussi des vins biologiques. Carlos, oenologue diplômé, le confirme: «chez nous, le label bio n’est pas un instrument de marketing, c’est une philosophie.»

Pour compléter leur surface de plantation assez restreinte, ils achètent les raisins d’anciennes vignes d’une autre branche de la famille, ainsi, on sait d’où ça vient. «Pour nous, le vin c’est un mode de vie. On veut rester petit. On ne pense pas que plus de bouteilles feront plus de bonheur! Nous voulons créer des vins qui resteront en mémoire. C’est pour cela que nous réalisons beaucoup d’essais, gardés comme dans une bibliothèque, et que nous discutons énormément pour savoir dans quelle direction faire évoluer certains de nos vins. Et comment mettre en valeur le caractère de nos raisins. En taillant les ceps, en travaillant le sol de manière différente.»

La passion de Joana, c’est sans aucun doute son potager et son jardin de plantes aromatiques, somptueusement fleuris. Elle aime se ressourcer dans son «oasis de verdure» où elle cueille jour après jour les herbes qui parfumeront ses plats. Ici, la culture bio et le développement durable sont depuis longtemps à l’ordre du jour. Tout appareil électrique ou fonctionnant à l’essence est clairement banni de son jardin d’Eden. «Il n’existe pas de cuisine plus saine que celle des produits de son propre jardin!» Fenouil, artichauts, tomates, cébettes, menthe et blettes poussent tranquillement à côté de roses, de fleurs et mille autres plantes qui feront le bonheur des gourmets avisés: un vrai paradis culinaire. A propos, comment Joana a-t-elle développé son faible pour Villeroy & Boch? «Cette marque est très appréciée en Espagne et garante de qualité, au même titre que Miele, Mercedes-Benz et Audi.» Elle a toujours suivi l’art de la table et les décorations d’intérieur dans les magasins spécialisés et c’est devenu son petit faible. «J’adore acheter des céramiques, de la porcelaine et des anciens ustensiles de cuisine. Ici à la finca, je n’ai pas besoin de chaussure extravagante! Et ces choseslà ne passent jamais de mode, elles resteront toujours là. Pour mes petits-enfants et leur descendance. »

L’oliveraie et une mer de fleurs méditerranéennes entourent la piscine munie de meubles de jardin confortables de style hippie Ibiza. Des amis de Berlin, Madrid et Barcelone, des metteurs en scène, des personnalités politiques et des écrivains admirent l’infatigable Joana, une femme d’exception. L’apéritif incontournable et son rire contagieux annoncent immanquablement un dîner prolongé dans la bonne humeur. Joana aime les différences et les contrastes, perceptibles dans les moindres détails. A ses yeux, «ils s’additionnent pour former quelque chose de bien plus grand que leur simple somme. Et oui, c’est justement cet amour de la précision et du détail que les convives garderont en mémoire». Le soleil chaud du soir, les senteurs de la pinède et les longs repas avec toute la famille sont des instants de bonheur intense. On sert le «Trampo», la salade estivale espagnole composée de tomates et poivrons du jardin, des gambas grillées à l’ail, des sardines fraîches pêchées par un ami poissonnier, des quiches végétariennes, des asperges vertes, des olives noires, des poivrons farcis et des pommes de terre douces à l’aïoli. Mais ce que les Moragues apprécient surtout chez eux, Joana le définit ainsi, sans réfléchir bien longtemps: «Le plus beau? Qu’on travaille ensemble depuis trois générations! Que l’on crée quelque chose qui restera pendant des décennies. Quelque chose qui enrichit l’histoire de ce lieu. Viva la Familia!»